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05 décembre 2018

Ibn Arabî - Sagesse du prophète Yahyâ (Jean-Baptiste)





LE CHATON

D’UNE SAGESSE MAJESTUEUSE

DANS UN VERBE DE YAHYÂ

(JEAN-BAPTISTE)

1 - Celle-ci (1) est la Sagesse de la primordialité dans (l’ordre) des Noms divins.


Allâh l’a appelé Yahyâ, c’est-à-dire qu’Il a vivifié (2) par lui le souvenir de Zakariyyâ (3) ; et Nous ne lui avons donné auparavant aucun homonyme (4) ; Il a réuni ainsi (5) l’obtention d’un attribut présent chez ceux d’entre les (prophètes) antérieurs qui avaient laissé (après eux) un enfant pour vivifier leur souvenir et un nom qui confirmait cette obtention (6).


Il l’a appelé « Yahyâ », et ce nom « vivifiant » (7) était comme une « science du Goût (initiatique) » (8). Adam, son souvenir a été vivifié par Shîth [Seth], Nûh [Noé], son souvenir a été vivifié par Sâm [Sem], et ainsi pour d’autres prophètes ; mais, avant Yahyâ, Allâh n’a réuni pour personne le nom propre et l’attribut qu’il représentait comme il l’a fait pour Zakariyyâ, par sollicitude pour lui qui avait dit : Fais-moi don gracieux, de Ta part, d’un descendant (9). Il a mentionné Dieu avant son enfant (10), tout comme Asya (11) avait mentionné le « voisin » (12) avant la demeure quand elle avait dit : … auprès de Toi une maison dans le Paradis. (13)


Allâh l’honora donc (14), exauça sa demande et le (15) nomma par sa qualité de telle sorte que son nom (même) soit un rappel de ce que Lui avait demandé Son prophète Zakariyyâ - sur lui la Grâce et la Paix ! En effet, celui-ci avait souhaité avant tout maintenir le dhikr d’Allâh dans sa descendance – car l’enfant est le secret de son père – en disant : …qui héritera de moi et qui héritera de la famille de Ya’qûb [Jacob] (16) ; or, il n’y a chez ceux-là (17) que la Station initiatique du dhikr d’Allâh (18) et de l’appel (adressé aux hommes pour qu’ils aillent) vers Lui.


2 - En outre, Il annonça (à Zakariyyâ) la bonne nouvelle de Sa salutation de Paix sur son fils le jour où il a été engendré, le jour où il mourra et le jour où il sera ressuscité vivant (19), par laquelle Il l’a privilégié (20). Il a repris la qualification du « vivant » qui n’est autre que son nom ; Il a informé (Zakariyyâ) de cette salutation et Sa Parole est véridique et certaine.


Bien que la Parole de l’Esprit (21) : La Paix soit sur moi le jour où j’ai été engendré, le jour où je mourrai et le jour où je serai ressuscité vivant (22) soit plus parfaite au point de vue de l’ « union » (23), la première est plus parfaite au point de vue de l’union (24) et de la conviction (commune) (25), car moins sujette à toute (possibilité d’) interprétation (erronée).


3-Ce qui est extraordinaire dans le cas de ‘Isâ, c’était uniquement la faculté de parler (26). Il était en pleine possession de son intelligence qui avait atteint (déjà) sa perfection au moment où Allâh le fit parler. Toutefois, la maitrise dans la parole - qu’elle soit extraordinaire ou non (27) - n’implique aucunement la vérité des propos tenus, à la différence de celui qui bénéficie d’un témoignage (divin) en sa faveur, comme Yahyâ. A ce point de vue, la salutation de Dieu sur Yahyâ est plus pure de toute ambiguïté au sujet de la sollicitude divine à son égard que la salutation que ‘Isâ s’adressa à lui-même, même si les circonstances montrent bien sa « proximité d’Allah » (28) quand il la prononça, ainsi que la véridicité de ses paroles (29), car il parla ainsi pour témoigner de l’innocence de sa mère, alors qu’il était au berceau.


En cela, il fut l’un des deux témoins (légalement requis). L’autre fut le tronc sec (du palmier) dont tombèrent des dattes fraîches et mûres (30) sans qu’il y ait eu fécondation au moyen d’un (palmier) mâle (31), tout comme Maryam [Marie] engendra ‘Isâ [Jésus] sans l’intervention d’un homme, sans fécondation ni union sexuelle au sens normal et habituel.


4 - Si un prophète disait : « Mon signe et mon miracle (32) c’est que ce mur va parler », et qu’ensuite le mur parle et dise : « Tu mens ! Tu n’es pas l’envoyé d’Allâh ! », le signe serait authentique et confirmerait que ce prophète est bien l’envoyé d’Allâh ; on ne prendrait pas garde au propos tenu par le mur. Comme la parole de ‘Isâ (Jésus) due au fait que sa mère l’avait désigné du doigt (33) alors qu’il était au berceau n’est pas à l’abri d’une supposition de ce genre (34), la salutation de Paix qu’Allâh adressa à Yahyâ est plus pure (35) à cet égard.


Le but de son discours était de montrer qu’il était le serviteur d’Allâh (36) parce qu’on disait de lui qu’il était le fils d’Allâh. Le simple fait qu’il parle suffisait à montrer (l’innocence de sa mère) ; et (ce qu’il disait (37) à montrer) (38) qu’il était le serviteur d’Allâh pour d’autres, ceux qui reconnaissaient sa qualité de prophète. La suite de son discours (39) demeure de l’ordre de la supposition au regard de la raison, jusqu’à ce que vienne le moment où la vérité de ce qu’il a rendu au berceau sera rendu manifeste.


Réalise ce à quoi nous faisons allusion !


(1) C’est-à-dire la Sagesse « majestueuse ».
(2) Yuhy. Le Cheikh souligne dès l’abord la parenté entre le nom « Yahyâ » et le verbe « vivifier ».
(3) Dhikr Zakariyyâ. Le terme dhikr est associé au nom de Zakariyyâ dans le deuxième verset
(4) Cor.19.7. [yâ zakâriyyâ innâ nubashshiruka bi-ghulâmin smuhu yahyâ lam naj’al lahu min qablu samiyyâ, « Ô Zacharie, Nous t'annonçons la bonne nouvelle d'un fils. Son nom sera Yahyâ. Nous ne lui avons donné auparavant aucun homonyme ».]
(5) Sous-entendu : pour Zakariyyâ.
(6) Wa bayna ismi-hi bi-dhâlika ; littéralement : « et son nom, par cela » ; c’est-à-dire : Il a opéré cette réunion entre l’attribut et le nom par (le fait de le nommer) Yahyâ.
(7) Dans le Coran, l’alif final du nom Yahyâ est suscrit et ne fait pas partie de ses lettres constituantes dans l’écriture sacrée. Cette transcription a pour effet de rendre ce nom assimilable au verbe yuhy (il vivifie). La traduction littérale est donc : « Il l’a appelé Yahyâ et son nom « il vivifie » était comme une science, etc. ».
(8) Puisqu’il contenait une science par sa forme même.
(9) Cor.19.5 [fa-hab lî min ladhunka waliyyan].
(10) Littéralement : il a mis Dieu avant la mention de son enfant.
(11) L’épouse de Pharaon qui adressa au Très-Haut la demande de « bâtir pour elle une maison dans le Paradis ».
(12) C’est-à-dire Allâh le Très-Haut, par référence à l’expression ‘inda-ka (auprès de Toi) dans le verset cité.
(13) Cor.66, 11 [rabbi bnî lî ‘inda-ka baytan fî-l-jannati, « …Seigneur, construis-moi auprès de Toi une maison dans le Paradis… »]
(14) Il s’agit de Zakariyyâ.
(15) Il s’agit de Yahyâ.
(16) Cor.19.6. [yarithunî wa yarithu min âli ya’qûb].
(17) C’est-à-dire Zakariyyâ et la famille de Ya’qûb, ou bien les prophètes et les saints d’une façon générale.
(18) Cette expression contient une allusion à la pratique de l’invocation au moyen du Nom « Allâh », dont le Cheikh al-Akbar souligne l’excellence dans les Futûhât. Selon Jâmî, la mention du « dhikr d’Allâh » se rapporte à la wilâya et celle de l’appel à la nubuwwa.
(19) Cor.19.15. [wa salâmun ‘alayhi yawma wulida wa yawma yamûtu wa yawma yub’athu hayyan].
(20) Bi-mâ qaddama-hu. Il s’agit soit de Zakariyyâ, soit de Yahyâ. Jâmî propose une autre interprétation : « du fait que Zakariyyâ avait mentionné (Dieu) avant(son enfant) ».
(21) Il s’agit cette fois de ‘Isâ que le Coran désigne comme un Esprit procédant de Lui (Cor. 4, 171) [rûhûn min-Hu]
(22) Cor.19.33. [wa-s-salâmu ‘alayya yawma wulidtu wa yawma amûtu wa yawma ub’athu hayyan].
(23) Ittihâd. Sur cette notion, cf. L’Introduction de Michel Vâlsan au Livre de l’Extinction dans la Contemplation.
(24) La répétition du terme ittihâd indique la supériorité de la salutation de paix accomplie sur Yahyâ à tous les points de vue. Afîfî signale la variante « fî-l-ijâd », peu convaincante.
(25) I’tiqâd.
(26) Sous-entendu : « au berceau », par référence à Cor. 3, 46.
(27) Littéralement : quelle que soit sa modalité.
(28) Qurbi-hi min Allâh. Allusion au Maqâm al-Qurbâ, c’est-à-dire à l’Identité Suprême exprimée par cette salutation.
(29) Littéralement : sa véridicité (sidqu-hu).
(30) Cor.19.25. [wa huzziya ilayki bi-jidh’i an-nakhlati tusâqit ‘alayki rutban janiyyâ, « Secoue vers toi le tronc sec du palmier, il fera tomber sur toi des dattes fraîches et mûres »]
(31) Littéralement sans mâle et sans fécondation.
(32) Sous-entendu : afin que vous croyiez en moi.
(33) Ishârati ummi-hi. Allusion à Cor. 19, 29 [fa-ashârat ilayhi]. Rappelons que ce geste apparaît comme une « rupture du jeûne » (cf. Marie en Islam, p.18) par laquelle Maryam sollicite le témoignage de son fils. Son cas est assimilé ici à celui de l’envoyé soucieux d’apporter la preuve de sa mission.
(34) C’est-à-dire qu’elle soit tenue pour fausse, en dépit de son caractère extraordinaire, par ceux qui s’appuient exclusivement sur la raison humaine.
(35) Sous entendu : de toute ambiguïté. En effet, le terme arfa’ rappelle l’expression arfa’ li-l-iltibâs (plus pure de toute ambiguïté) qui a été employée à la fin du paragraphe 2. Négligeant ce rappel, Nâbulusî comprend : « est plus élevée (en degré) ».
(36) Cor.19, 30. [innî ‘abdu-Llâh, « …Certes, je suis le serviteur d’Allâh…».]
(37) C’est-à-dire : Je suis le serviteur d’Allâh… (Cor.19, 30).
(38) Nous adoptons les sous-entendus proposés par Jâmî qui nous paraît donner l’interprétation la plus complète et la plus cohérente de ce passage difficile. Trois aspects sont successivement engagés :
1°/ Le fait que Jésus parle au berceau suffit par lui-même à montrer, à l’intention de ceux qui niaient sa filiation exceptionnelle, l’innocence de sa mère.
2°/ Le fait qu’il s’affirme serviteur confirme sa fonction prophétique pour ceux qui étaient prédisposés à la lui reconnaître.
3°/ La suite de son discours (cf. note suivante) est une proclamation en sa propre faveur qui, en l’absence de confirmation divine, « demeure de l’ordre de la supposition » tant qu’elle ne sera pas réalisée.
(39) C’est-à-dire : …Il m’a donné le Livre, Il m’a fait prophète, Il m’a béni où que je sois… Paix soit sur moi le jour où j’ai été engendré, le jour où je mourrai et le jour où je serai ressuscité vivant (Cor.19.30).



Ibn Arabî, Fusûs al-Hikam, 20 - fass kalimah jalâliyyah fî kalimah yahyawiyyah. Traduction, notes et commentaires de Charles-André Gilis, Le Livre des chatons des sagesses, Editions Al-Bouraq, 1998, Tome second, p.543-547. Nous renvoyons à l’excellent commentaire du traducteur dans le livre cité, p.549-552. Les annotations entre crochets […] ne font pas partie du texte initial et consistent parfois à préciser certains passages cités en translittéré.


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