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26 avril 2021

Le néo-spiritualisme et son erreur

 [Article écrit en arabe par le Shaykh 'Abd-al-Wâhid Yahyâ pour la revue Al-ma'rifa (juillet 1931). Traduit par Jean Abd al-Wadoud Gouraud (1) à partir du livre du Cheikh Abd al-Halîm Mahmûd « L’école de la Chadhiliyya » (2)]


 




Parmi les plus dangereuses erreurs de l’Occident moderne, il en est une qui s’est établie en Amérique depuis moins de cent ans, précisément depuis 1847, et qui est connue sous le nom de « néo-spiritualisme » ou « spiritisme » (ar-rûhâniyya al-hadîtha). On pourrait définir ce dernier en disant qu’il consiste à croire à la possibilité d’une communication avec les morts par l’intermédiaire de moyens matériels. Le néo-spiritualisme a vu le jour à partir de phénomènes naturels, comme l’émanation de voix ou le mouvement d’objets dans certaines habitations, qui se produisent sans cause évidente. Ce type de phénomènes a été remarqué de tout temps et partout, et il n’est donc pas possible de dire qu’il soit exceptionnel. Pour quelle raison, dans ce cas, les Occidentaux en ont-ils fait une croyance nouvelle alors que personne n’en avait jamais eu l’idée auparavant ?


La vérité est que, s’étant insurgés contre le matérialisme (mâddiyya) de plus en plus répandu, ils ont tenté de mettre en place une méthode occulte qui s’applique à détruire ce matérialisme. Si nous considérons que leur but est en soi juste, les moyens qu’ils ont utilisés pour atteindre ce but ne sont cependant pas de même.


Il est vrai que l’erreur est toujours un mal, et dans ce cas nous serions d’accord avec ceux qui disent que « la fin justifie les moyens ». Mais si le moyen n’est pas parfaitement approprié, il arrive souvent qu’il produise rapidement un résultat contraire au but recherché. Il n’y a qu’à imaginer la forme de vie après la mort selon la forme de vie du corps sur terre, pour comprendre ce que les partisans de cette nouvelle croyance ont été conduits à penser. Nous pouvons donc considérer que ce qu’on appelle le « néo-spiritualisme » n’est que du matérialisme d’un autre genre ; il est toutefois bien plus nuisible que le matérialisme parce qu’il donne l’illusion de son authenticité au point d’influencer ceux qui n’acceptent pas les opinions du matérialisme prononcé et courant.


Bien plus, il y a un autre danger : il suffit de voir combien de gens — par l’intermédiaire de ce qu’on appelle la « communication avec les morts » — sont victimes de divagation ou d’autodestruction pour finir par le suicide. D’autre part, nous serions en droit de déclarer qu’un enseignement qui conduit à de pareilles conséquences est une malédiction à l’encontre du genre humain, et une infection chronique qui s’infiltre dans l’esprit de la plupart des gens candides et plein de bonnes intentions. Ce danger se répand en Orient, et nous n’exagérerons pas en disant qu’il s’étend vers l’Extrême-Orient où nous remarquons, depuis peu, la propagation d’une nouvelle religion en Indochine, appelée « kawdaï », et dont les partisans prétendent que ses enseignements ne sont pas reçus par révélation (wahy) mais directement de la part de Dieu par l’intermédiaire d’un panier en mouvement.


Il faut que le lecteur comprenne que nous sommes loin de méconnaître la nature des différents phénomènes variés en lesquels les « néo-spiritualistes » (ar-rûhâniyyûn al-hadîthûn) voient une preuve à l’appui de leur opinion, car ces phénomènes, comme nous l’avons dit précédemment, étaient connus des Anciens, qui eux connaissaient mieux ces choses que ne les connaissent aujourd’hui les spirites.


Ce que nous contestons, c’est l’explication moderne par laquelle ces réalités sont interprétées ainsi que leur rapport avec l’action des « esprits détachés » (al-arwâh al-mujarrada), expression qui désigne les individus humains qui ont disparu du monde terrestre.


Comment une réflexion saine peut-elle accepter que des « esprits détachés » puissent faire bouger une table, ou qu’une force cachée prenne possession de la main pour la faire écrire ou dessiner, et bien d’autres choses de ce genre ?


De telles affirmations ne prouvent rien d’autre que l’ignorance — qui est devenue presque générale de nos jours — de la diversité des conditions dans les états de l’existence (hâlât al-wujûd). Il convient de rappeler que, s’il est possible pour l’homme de communiquer avec les esprits — humains ou non humains — ce n’est qu’en étant lui-même éveillé dans un état particulier de son être qui y correspond et dans lequel se trouvent effectivement les « esprits ». Mais c’est une autre question qui n’a rien à voir avec les théories et les activités des « néo-spiritualistes ».


En réalité, il est possible que plusieurs éléments de différents genres entrent en jeu dans la production de ces phénomènes, mais il convient de faire la distinction entre tous ces éléments avec exactitude. Nous ferons brièvement allusion à ces divers genres de choses qu’il ne nous est pas possible d’expliquer complètement et en détail, car tel n’est pas notre propos ici.


1 - Parmi les plus importants éléments qui produisent ces phénomènes, le plus souvent isolés, et qui surviennent dans la plupart des cas, on trouve les éléments liés aux facultés mentales de l’homme — des facultés qui peuvent s’étendre et se développer bien plus que ne le pensent les psychologues modernes ou ceux qui s’intéressent à l’étude des cas extraordinaires.


Ces facultés sont cachées en chaque homme, et bien qu’elles ne se développent et ne s’étendent par nature que rarement, leur développement se produit automatiquement chez certaines personnes lorsqu’elles se trouvent dans des états particuliers, comme celui connu sous le nom général d’« hypnose » (tanwîm mughnâtîsî). Dans cet état, l’homme peut sentir ou faire bouger des choses sans que son corps soit en contact avec celles-ci ; il peut aussi voir des choses inaccessibles à ses sens habituels ou éloignées de lui dans le temps ou l’espace, et autre encore.


Il n’y a qu’un matérialiste — au sens le plus strict du terme — pour dire que l’homme est limité au regard de sa constitution corporelle. Mais les spiritualistes — selon le nom que leur donne la philosophie occidentale — doutent beaucoup de la capacité de l’homme à dépasser le niveau des facultés corporelles ou de celles qui sont étroitement liées au corps et qui se manifestent dans la vie normale de chaque individu. Par ailleurs, il convient de rappeler que les facultés qu’on appelle « extraordinaires » — dont nous sommes en train de parler — ne sont, en réalité, pas plus spirituelles que ne le sont les forces normales.


La représentation selon laquelle l’homme vivant se composerait de deux parties ou deux éléments seulement — et qui est celle qui s’est répandue dans la philosophie moderne et surtout dans la mentalité occidentale — est à l’origine d’une telle confusion et d’un tel désordre, car elle a rendu les gens ignorants de la distinction fondamentale entre l’âme (nafs) et l’esprit (rûh) ; et la nature du pouvoir qui se manifeste chez les personnes pratiquant l’hypnose — ceux que les « néo- spiritualistes » appellent «médiums» (wusatâ') — n’est nullement « spirituelle » (rûhiyya) mais toute « psychique » (nafsiyya). Elle est spécifique aux états dont le caractère est plus subtil (latîf) et plus étendu que les états ordinaires, et qui sont plus élevés dans les degrés de l’existence (darajât al-wujûd), comme doivent l’être également les états spirituels. De telles facultés en l’homme ne représentent qu’un développement de la conscience par extension, et non par élévation.


Ces états psychiques qui se manifestent, soit lors de l’hypnose, soit chez les malades mentaux, produisent ce que les psychologues appellent à tort « les personnalités multiples » (shakhçiyyât muta'addida) parce qu’elles apparaissent séparées des états habituels ; c’est peut-être une erreur dans l’emploi des mots, mais c’est surtout une erreur grossière car aucune intelligence ne peut concevoir que l’homme vivant possède plus d’une seule personnalité.


La réalité est que tous les états de l’être (hâlât al-kâ’in) ne sont que des manifestations (mazhâhir) partielles d’une personnalité unique et immuable. Il est exact que l’homme, dans ses états habituels, ne ressent pas les actions qu’il accomplit ou les connaissances qu’il recueille dans les autres états. Il est tout à fait facile de se rendre compte de cette chose, car l’état ordinaire est celui dont le domaine est le plus étroit et qui ne s’appuie que sur les conditions corporelles, alors que les autres états en sont absolument indépendants. On n’y trouverait aucune étrangeté si on pensait seulement à la distinction qui existe habituellement en chaque individu entre ses sentiments à l’état de veille et ses sentiments à l’état de sommeil.


Il convient de s’arrêter sur un point : tout ce qu’on appelle « phénomènes », qu’ils émanent des facultés mentales liées aux états ordinaires ou des facultés d’autres états psychiques, tous ces phénomènes, disons-nous, ne constituent que la partie extérieure (zhâhir) de l’être. C’est ce qui apparaît clairement dans le mot « phénomènes » (zhawâhir) — de quelque genre ou degré que ce soit : ils appartiennent tous au monde manifesté, et nullement au non-manifesté (bâtin). Ce sont des modifications externes de l’être et non des éléments constitutifs de son essence (dhât) intérieure et profonde. Quant aux facultés qui peuvent être dites totalement « intérieures », il faut les chercher dans des états qui sont complètement différents des états psychiques et qui sont incommensurablement supérieurs aux phénomènes ordinaires et normaux.


2 - Pour revenir aux états psychiques dont nous parlions, il convient de constater que l’homme, dans ces états, comme dans l’état habituel, est entouré de forces actives diverses et plus subtiles que celles du monde corporel et sensible ('âlam al-jism wa al-hiss) ; cependant, certaines d’entre elles peuvent ressembler apparemment — non essentiellement — à des forces comme l’électricité (kahrabâ'); il est compréhensible que le naturaliste (tabî'î) ordinaire puisse voir en ces forces la preuve d’influences sensibles.


Ces forces psychiques, qui sont désignées sous le nom « taw-saï » en chinois du fait qu’elles sont des « influences errantes » (quwâ sâbiha), possèdent des lois comparables à n’importe quelle autre loi physique. Ces lois peuvent aussi être connues scientifiquement. Si de telles forces parviennent à être réunies et concentrées suivant des conditions précises, des influences s’en dégagent qui peuvent paraître étranges à ceux qui ignorent de telles choses, tout comme les forces électriques peuvent paraître étranges à ceux qui ignorent la physique.


Nous ajouterons que l’homme, s’il entre en contact avec de telles forces, peut — inconsciemment — les endosser un temps donné pour former une personnalité extérieure avec la disparition de sa personnalité propre. C’est ainsi qu’il est possible d’expliquer de nombreux phénomènes.


Nous pouvons ici voir une des causes des dangers encourus par ceux qui pratiquent le spiritisme ou ce qui s’y apparente. Lorsque l’individu s’expose à des influences « chargées » psychiquement, des éléments perturbateurs se diffusent en son être propre, le plongeant dans un déséquilibre psychique qui l’amène souvent à une sorte de solitude et d’isolement. Nous pouvons trouver une image de cette solitude dans ce qu’on appelle les « personnalités multiples », dont nous avons parlé précédemment.


Ces dangers ne sont pas négligeables ; et il n’est peut-être pas possible de les éviter si les personnes qui entrent en contact avec ces forces ignorent complètement leur nature, comme c’est le cas pour l’immense majorité de nos contemporains, et surtout pour les spirites modernes qui sont véritablement comme des enfants qui jouent avec le feu.


3 - L’homme, dans son état mental ou psychique, est relié — comme dans les autres états — avec d’autres êtres se trouvant dans des états en correspondance avec le sien. Ce que nous entendons ici par « êtres » — et qui est le plus important — c’est qu'il s'agit d’humains. C’est ce qui arrive à ceux qui participent aux « séances » de spiritisme, sans le vouloir ou le savoir, et qui joignent leurs pensées au « médium ». Ce ne sont pas seulement leurs pensées qui se correspondent à ce moment-là, mais aussi et souvent, leurs lointaines pensées qui leur semblent comme s’ils les avaient oubliées, et qu’ils s’étonnent alors de découvrir en cette occasion. Il est également possible aux personnes absentes d’entrer en contact avec les âmes de ces participants spirites, même éloignées, s’ils sont dans un état similaire à ceux qui sont détachés des liens corporels. Cette expérience peut s’effectuer avec la conscience des personnes ou sans qu’ils en aient conscience : le premier cas se produit dans des états rares chez des personnes qui possèdent des connaissances spécifiques, et chez ceux qui font cela dans un but précis, comme cela se faisait au début où a été connu le spiritualisme moderne. Le second cas se produit dans l’état général qui est la communication avec n’importe quel individu — surtout durant le sommeil — et il n’est pas inutile d’ajouter à ce qui a été mentionné certains phénomènes qui se retrouvent chez les animaux, dans la mesure où eux aussi possèdent des états subtils dans leur être particulier.


4- Dans certains états, se produisent des phénomènes — naturels ou artificiels — avec des éléments qui émanent vraiment des morts, mais il ne s’agit pas de communication effective avec leur personnalité réelle. Ces éléments ne sont que des résidus psychiques comparables aux résidus corporels que laisse le mort après lui quand le corps se décompose du corps. On trouve, en effet, au niveau psychique des éléments qui se rattachent à l’aspect immortel de l’être, et ces éléments sont plus proches de l’état corporel. Ainsi, il est possible qu’ils génèrent des influences sensibles, si bien que ces résidus psychiques représentent vraiment les états psychiques propres aux « influences errantes » mentionnées précédemment. Si nous en parlons ainsi, c’est parce que toutes leurs manifestations peuvent être considérées comme des manifestions sensibles de morts, mais dans un sens qui diffère totalement de celui que leur donnent les spirites modernes. De tels éléments peuvent prendre une apparence vivante transitoire, puis donner à ce moment-là des réponses mécaniques qui reflètent certaines pensées de l’individu qui ont pu lui appartenir.


Cet élément subtil de l’individualité — si l’on peut le nommer ainsi — est ce que les Hébreux anciens appelaient ob, comme on le voit dans certains livres sacrés. Cet élément subtil donnait des réponses dans les « évocations » (istihdârât) employées entre la plupart des gens, même si la religion l’interdit de manière générale.


5 - Enfin, pour que le sujet soit complet, il convient de mentionner la possibilité d’interférer avec les êtres qui n’ont pas de vie corporelle. Ces êtres — qui sont considérés comme non humains — ne sont absolument pas de nature spirituelle pure, mais, au contraire, ils se rapprochent beaucoup du monde sensible, c’est pourquoi ils peuvent parfois avoir des effets sur ce monde. Nous voulons faire allusion en particulier à l’action des jinns — mais ce n’est pas ici le lieu pour s’étendre sur ce sujet. Puisqu’on ne trouve rien de spirituel dans toutes ces choses, pas plus qu’on n’en trouve dans celles qui sont liées à la vie terrestre, il n’est pas nécessaire de dire qu’il est impossible de les comparer avec d’autres d’un degré fort différent, telles que les révélations (wahy) des prophètes (sur eux la paix), ou celles dont le degré est moins élevé, telles que le pouvoir propre aux saints (que Dieu soit satisfait d’eux), qui émanent, dans leur principe, du monde spirituel. Il convient de préciser que ces principes sont différents dans leur réalité essentielle bien qu’ils soient concordants dans leurs manifestations extérieures, mais c’est là une autre question, celle des « influences spirituelles » (al-mu’aththirât ar-rûhiyya), qui n’a pas de lien avec le présent sujet.


En ce qui concerne les phénomènes psychiques, nous dirons ceci : certains Occidentaux — et pas seulement ceux qui acceptent le point de vue du néo-spiritualisme, voire ceux qui l’appellent « sujets scientifiques » — essayent à tout prix de découvrir des choses qui étaient connues parfaitement dans les époques lointaines par les Orientaux. Ils constatent certaines réalités mais sont incapables de les expliquer, alors qu’on trouve — comme nous l’avons montré brièvement plus haut — tout ce dont nous avons besoin pour expliquer ces réalités même, voire de nombreuses autres réalités dont ils n’ont pas la moindre idée. Par conséquent, quiconque veut avoir une connaissance réelle de ce genre de sujet ne peut obtenir ce qu’il désire dans les recherches occidentales modernes, mais il doit plutôt revenir aux connaissances orientales ancestrales.


 


(1) Un Soufi d'Occident, pages 92 à 100.


(2) Qadiyyat at-tasawwuf, al-madrasah ash-shâdhiliyyah (La cause du Tasawwuf, L’école de la Chadhiliyya), dans le troisième chapitre intitulé al-‘ârif bi-Llâh ash-shaykh ‘abd al-wâhid yahyâ, « Le connaissant par Allâh, le Cheikh Abd al-Wâhid Yahyâ ».




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