Seul Dieu a le pouvoir d’ôter les voiles de vos yeux, et vous ne trouverez pas de réponses ici, à moins qu'Il ne le veuille.

14 juillet 2021

La demeure du Cœur de l'invocateur et les secrets qui lui sont particuliers




Du Cheikh al-Akbar Muhyu-d-dîn ibn ‘Arabî

Traduit et annoté par Michel Vâlsan



Sache, mon fils, – et qu’Allah te mentionne à ceux qui sont auprès de Lui de même que tu Le mentionnes (1) – que lorsque le Cœur est habité par « la sincère adoration de l’Unique » (al-Ikhlâç), par la renonciation en faveur du Commandement divin, par l’observance de ce qui découle des règles sacrées, et par la rémission de toute affaire à Allah en tout état où Il place l’être, ce Cœur est pur dhâkir (mentionnant, invocateur), même si lalangue est silencieuse, et non pas seulement si elle répète : Allâh, Allâh !


Le dhikr avec la langue, dans tous les espèces de dhikr, est indispensable quand on fait les premiers pas vers le maqâm (condition spirituelle) d’invocateur.


Ainsi l’un s’y engage avec le dhikr de Sahl ben Abdallah al-Tustarî : Allâhu ma’aya, Allâhu nâzirun ilaïya, châhidun ‘alaïya = « Allah est avec moi, Allah me regarde, Il est témoin sur moi » ; l’effet de ce dhikr consiste en ceci que « celui avec lequel Allah est, qu’Allah regarde et au sujet duquel Il est témoin » ne peut être désobéissant à Allah. Un autre s’engage avec le dhikr de l’Essence (dhikru-dh-Dhât), c’est-à-dire le Nom divin Allâh ou encore le pronom divin Huwa = Lui), selon la méthode de l’imâm Abû Hâmid al-Ghazâlî et de toute une classe de maîtres spirituels que j’ai rencontrés et qui étaient appliqués à cette pratique et me l’ont enjointe à moi-même.


Le dhâkir ne cesse d’observer cette pratique verbale initiale de l’incantation jusqu’à ce que son intérieur soit habité entièrement par son dhikr, et qu’il ne reste en lui aucune particule qui ne prononce la parole incantatoire. C’est ainsi que l’état d’incantation domine l’être ; celui-ci ne voit alors dans tout ce que son regard peut rencontrer dans l’existence, rien qui ne proclame le même dhikr que le sien ; dans un tel moment, même s’il y avait mille personnes présentes récitant chacune un dhikr différent, cet être par l’effet de l’emprise totale exercée sur lui par son dhikr personnel, voit que chacun des êtres du monde articule le même dhikr que lui. Il ne cessera jamais d’invoquer depuis le commencement des maqâmât (stations) de ce « voyage » jusqu’à ce qu’il arrive au 7e maqâm qui est pour lui l’extrême limite du dhikr, au-delà duquel il n’y a plus de cible à atteindre.


(*) Ce texte est un extrait du livre du Cheikh al-Akbar Muhyuddîn Ibn Arabî, intitulé « Couchants des Etoiles et Levants des Croissants lunaires des secrets et des sciences » (Mawâqi’u-n-Nujûm wa Matâli’u Ahillalil-asrâri wa-l-‘ulûm. Texte arabe imprimé au Caire 1325 M, t= 1907).

(1) Cf. le hadith : « Que des êtres siègent pour invoquer Allah et aussitôt les anges les enveloppent, la Miséricorde les recouvre, et la Sakinah (la Paix de la Présence divine) descend sur eux et Allah les mentionne à ceux qui se trouvent auprès de Lui ».

[Lâ yaq’udu qawmun yadhrkurûna-Llâh illâ haffathum al-malâikah wa ghachiyathum ar-rahmah wa nazalat ‘alayhim as-sakînah wa dhakarahumu-Llâh fî man ‘indahu].


Sache qu’Allah – qu’Il soit exalté – a des « secrets » (asrâr, sing. sirr) thésaurisés chez Lui « dans les mains de Messagers nobles et purs » (2) qui s’appellent les Témoins (ach-Chuhadâ, sing. ach-Châhid). Lorsque le serviteur obtient une « ascension » (taraqqi) dans ce 7e maqâm invocatoire dont nous avons parlé, Dieu – qu’Il soit glorifié et exalté – lui envoie, comme don (tuhfah) de Sa part, chaque jour 70.000 « secrets » se rapportant soit au domaine extérieur soit au domaine intérieur, mais ceci par l’intermédiaire de ces anges qui sont les Témoins d’Allah au sujet du Cœur du serviteur. Quand ceux-ci passent sur son Cœur, le serviteur entend les incantations (tasbîh) du Plérôme Suprême (al-Mala’u-l-A’la) en son âme. Une moitié de ces anges arrivent par la porte du Monde Invisible (‘âlamu-l-Malakût) avec les « secrets » relatifs au domaine extérieur, et traversent l’espace du cœur, pour sortir ensuite par la porte du Monde Visible (‘âlamu-ch-Chahâdah). L’autre moitié entre par la porte du Monde Visible avec les « secrets » du domaine intérieur pour sortir ensuite par la porte du Monde Invisible. Après cela, tous ces anges ne reviennent plus jamais (3). Ou, pour mieux dire, Allah – qu’Il soit exalté – amène d’autres « témoins » porteurs d’autres « secrets, et qui viennent de la même manière. C’est ainsi qu’Allah « montre (à ce Cœur) de Ses signes » (4) et de l’immensité de Son Malakût, des réalités qui augmentent la louange de la Majesté divine et la Connaissance dans l’âme.


Si le Cœur prend appui sur ces anges et se familiarise avec eux en les prenant comme compagnons de séance, les anges restent avec lui et lui avec eux. Ils servent aussi de « témoins » que le Cœur s’est arrêté avec eux : ainsi, s’il convoite un plus haut maqâm que celui où il se trouve, et qu’on lui dit : « Pourquoi n’élèves-tu pas alors ton aspiration (himmah) vers ce qui est plus haut, car tu sais pertinemment que l’Arrivée (al-Wuçûl) ne se réalise que par l’énergie des aspirations (al-himam) ? Hélas, tu t’es laissé voiler par ta récréation dans le Monde du Malakût ! », et si alors le Cœur proteste contre ce reproche, et en mode nécessaire il proteste en pareille circonstance, des anges qui étaient venus chez lui avec les dit « secrets », et qui lui ont été compagnons, témoignent contre lui, et témoignent également contre lui les secrets mêmes reçus par lui, auxquels il s’est attaché et dans lesquels il s’est immergé. Le témoignage porté par les anges en cette circonstance est exprès (nutqiyah), celui porté par les secrets l’est par l’état de fait spirituel (hâliyah). Alors le Cœur est confondu par ses preuves. « Et (de toute façon) à Allah appartient la preuve décisive » (Cor. 6, 150) à l’encontre de quiconque. Réfléchis sur ces choses, pauvre être, et rend-toi compte quel est le regard de ton propre cœur, alors que tu vois ce qu’il en est de ces cœurs (situés à des degrés si élevés) ! Juge de ton niveau de contemplation par rapport à celui de ces Cœurs, et vois où est ton « breuvage » par rapport à leurs Breuvages ! Allah a vivifiés ces Cœurs et par ceux-ci Il a vivifiés d’autres cœurs ! Qu’Allah nous place nous et vous parmi ceux dont l’aiguade est rafraichissante et dont la contemplation est toujours exaltante !


(2) Cf. Coran, 80, 15-16.

(3) Ce qui est dit ici du Cœur l’est dans les termes d’un hadith concernant la Maison Visitée (al-Baïtu-l-Ma’mûr) qui se trouve au 4e Ciel ; cette homologie est une conséquence de l’analogie constitutive entre microcosme et macrocosme.

(4) Allusion au Coran 17, 1 : « Gloire à Celui qui a fait voyager la nuit Son serviteur depuis le Temple Sacré jusqu’au Temple Eloigné dont Nous avons béni l’alentour, pour lui montrer de Nos Signes. »


La Demeure de celui qui n’invoque plus par suite de son extinction dans l’Invoqué (Manzilu-l-fânî ‘ani-dh-dhikrî bi-l-Madhkûr).


Sache, mon fils – et qu’Allah te détache de toute condition mondaine et te couvre de l’aile de la jalousie et de la claustration divines – que le Cœur visité par les secrets des anges témoins, et instruit de l’immense valeur de ces êtres malakutéens, voyant que ceux-ci sont, comme lui-même, soumis à l’autorité du Dominateur divin, ne les aborde pas pour s’y arrêter, mais pour y trouver secours afin de parvenir à Celui qui l’inspire lui-même, Auquel ces êtres mêmes sont attachés et vers lequel eux-mêmes montent. Si le Cœur persiste dans cette attitude, et si les anges qui le convient de rester en leur compagnie le trouvent constamment occupé à atteindre au plus haut, alors, Dieu voyant la sincérité du chercheur et sa constante orientation, l’enlève par-dessus les choses générées extérieures à soi et l’installe avec les choses qui lui correspondent, et le chercheur atteint ainsi son lot : en cet état il est dans une « station intervallaire » (barzakhiyyu-l-mawqif). S’il ne s’y arrête pas, et se comporte à l’égard des nouveaux compagnons comme il s’est comporté avec les précédents, le chercheur est enlevé par-dessus les choses générées que porte son âme même, et ainsi il ne voit plus rien de ce qui est chose générée. Ce maqâm est celui qu’a désigné l’auteur des Mawâqif (5) en disant : « En toute particule du Monde, il y a un Voile (qui m’empêche de voir le Monde) ».


Quand le Cœur réalise et s’envole d’une façon totale en s’éteignant par l’Invoqué (al-Madhkûr) à l’égard de l’invocation (adh-dhikr), et que les secrets mêmes renoncent à l’atteindre, les anges du Plérôme Suprême s’éprennent de son incantation. Alors 70.000 voiles divins sont dressés entre cet être et les anges épris de lui qui s’arrêtent alors. Si l’être s’arrête là, c’est là que se situera son maqâm dont il ne bougera pas.


(5) Abdu-l-Jabbar an-Niffari (4e siècle). Voir Mawâqif and Mukhâtabât, édités et traduits par A.J. Arberry, Gibb memorial, Luzac, Londres, 1935.


La Demeure de celui qui s’éteint à l’égard de l’Invoqué, « par » l’Invoqué même (Manzilu-l-fânî ‘ani-l-Madhkûr bi-l-Madhkûr).


Si le serviteur s’éteint à l’égard de l’Invoqué par l’Invoqué même, 70.000 voiles sont dressés entre lui et tout tenant du maqâm précédent. Quant à ce qui lui résulte de ces maqâmât, il n’est pas possible de le décrire, ni de le définir, car il n’y a rien qui ressemble ou soit comparable à cela.


La Demeure de celui qui s’éteint à l’égard de l’Invoqué, « pour » l’Invoqué, non pas « par » l’Invoqué (Manzilu-l-fânî ‘ani-l-Madhkûr li-l-Madhkûr, lâ bi-l-Madhkûr).


Cette demeure est celle de la plus haute extinction (A’lâ-l-Fanâ) ; elle constitue la Fin (al-muntahâ) au-delà de laquelle il n’y a plus de cible pour l’archer. Néanmoins, ici même, il y a lieu pour des différences entre les Envoyés divins (ar-Rusul) sous le rapport de magnificence, entre les Prophètes (al-Anbiyâ), sous le rapport de leur illustration, et entre les Saints (al-Awliyâ) sous le rapport de leur excellence. A ce degré, chaque être a sa « position précisée ». Celui qui est plus élevé, atteint ce qu’atteint le moins élevé et un surplus différentiel, et, de la même façon, en toute « demeure » (manzil) celui-là a le lot le plus étendu. Qu’Allah leur accorde Sa grâce unifiante à eux tous !


Quand le Cœur pur et éteint « à l’égard du premier et du dernier », arrive à ce maqâm, Dieu dresse entre lui et les êtres qui occupent le 2e maqâm, 70.000 voiles, dont certains sont lumineux, d’autres non-lumineux. Les Voiles Lumineux (an-Naïyrât) sont proprement les Lumières (Al-Anwâr), et les Voiles Non-Lumineux sont les Secrets (Al-Asrâr), par différence des voiles inférieurs à ces maqâmât, car aux degrés inférieurs les voiles « lumineux » sont ceux du Malakût particulier à ce Cœur (al-Malakûtu-l-khâççu bi-hi), et les voiles « non-lumineux » sont ceux des autres êtres, non pas ceux des Secrets : telle est la différence entre les voiles de ces maqâmât inférieurs et ceux du maqâm dont nous parlons ici.


Ces Secrets (Suprêmes), les gens de notre Voie les ont voilés et nous agissons d’ailleurs de même. Si nous en faisons une mention, c’est seulement pour que le Cœur assoiffé soit averti qu’il y a encore des objectifs à chercher qui lui sont inconnus ; le Cœur rencontrant notre avertissement sera porté par son aspiration (al-himmah) à chercher ces objectifs inconnus, et s’y acheminera ; peut-être y arrivera-t-il s’il plait à Dieu, et dans ce cas moi je trouvera la récompense de cette suggestion de recherche que je viens de faire, dans la balance de mes bonnes œuvres le Jour de la Résurrection, car j’aurais été ainsi le guide pour celui qui aura atteint ces maqâmât. Je n’en ai donc averti que de cette façon sommaire, et en cela j’ai respecté le secret des vérités qui correspondent à ces maqâmât, comme l’on fait nos maitres – qu’Allah soit satisfait d’eux – bien que ce ne soit pas une simple imitation de leur exemple, car le maqâm dont je traite confère par lui-même une telle attitude.

Et louange à Allah le Seigneur des Mondes !


 


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Mon fils – et qu’Allah lui soit propice – ce que je viens de dire au sujet du Cœur te suffira. Maintenant, applique-toi à faire disparaître les obstacles que je t’ai exposés selon les termes de la Loi, et à te qualifier par les propriétés louables, afin que ce maqâm soit réalisé.


Nous renonçons à parler des « secrets » (asrâr) qui sont des « voiles » (hujub) du Cœur comme le « nuage » (al-ghaïn), la « souillure » (ar-rân), la « ténèbre » (al-‘amâ), la « rouille » (aç-çadâ), l’ « enveloppe » (al-kinn), la « serrure » (al-qufl), etc. et au sujet des degrés qu’ils occupent, ainsi qu’au sujet des causes des « gémissements » (zafarât) et des « cris » (wajabât), et d’autres choses encore. Si tu veux savoir tout cela, consulte notre livre intitulé : « La Voie ascensionnelle » (Minhâju-l-Irtiqa’) (6) ou celui appelé « l’Entrave du Partant » (‘Uqlatu-l-mustawfiz) (7).


Qu’Allah nous porte nous et toi sur la Voie de la Rectitude car c’est la plus grande faveur !

« Et louange à Allah qui nous a enlevé la tristesse » (cf. Cor. 35, 31), qui nous a accordé après la veille un doux sommeil, et qui ne nous a pas voilé Ses Signes de noble espèce par les fruits ordinaires de la terre. En vérité, Il est le Généreux par excellence, le Bienfaiteur, le Maître des faveurs et des grâces ! et qu’Allah prie sur notre Seigneur Mohammad qui a guidé vers cette Voie en secret et en public.


Et louange à Allah en tous les instants et tous les temps.


(6) Ouvrage dont on ne connait publiquement aucun manuscrit. Le Cheikh al-Akbar précise quelquefois (Cf. Futûhât, Introduction) que ce livre « est disposé en 300 chapitres et 3.000 maqâmât qui sont des secrets superposés ».

(7) Publié par Nyberg dans Kleiwete Schriften des Ibn al-Arabi, Brill, Leyde, 1919. Ce point est traité toutefois plus exactement dans les Tadbirât, ch. 21, publiés dans le même volume.


 


Traduit de l’arabe et annoté

par M. Vâlsan.



[Michel Vâlsan, La demeure du Cœur de l'invocateur et les secrets qui lui sont particuliers (extrait du livre Mawâqi’u-n-Nujûm), Revue Études Traditionnelles n° 389-390, Mai-Juin et Juil.-Août. 1965. p. 129].

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